Jacques Pellen

jacques pellen-credit herve le gall
jacques pellen-credit herve le gall

Ce texte a été écrit par Bertrand Dupont, producteur (label Innacor).
Photo Hervé Le Gall

Guitariste brestois • 1957-2020

Nuit blanche par les ribines finistériennes avec l’ami Alain du fameux club Coatelan. Sur la banquette arrière, des photos de cinéma. Alain Delon en curé, et en arrière plan une grappe de bigoudènes et une chapelle. « Doucement les basses » (Jacques Deray) et fonce à mort, les blagues fusent. Celtic Procession vient de naître. Jacques Pellen valide, en référence à Weather Report.
Lorsque je pense à Jacques, je pense à Kristen Noguès. Quand je pense à Kristen, je pense à Jacques. Ensemble depuis 1979, juste après la coopérative utopique Névénoé dont je fus imprégné, nourri. Fan de ce concept collectif et j’avoue, des femmes Kristen et Annkrist. Post 68 ! C’est « la Fête de l’ennemi intérieur » à Morlaix en 1974.

Kernelec, Plouneour Menez :
Brouillard sur la butte rentre dans ta hutte.
Brouillard dans la vallée prépare ta journée.
L’amour a tracé la route.
La Musique sera le guide de notre cheminement exigeant.
 « Never comme back » un tube du groupe new wave Kas Produkt en boucles dans le tour bus vintage. Kristen adore ce hit qui dénoue sa trouille de devoir monter une fois de plus sur scène. Jacques est son roadie avec Charlie et Harpo. François Daniel à la basse tient la maison. Le batteur hongrois Peter Gritz trace les lignes de tous les possibles et n’en manque pas une. Il suffit de voir la « guest list » à chaque concert. On est bien ensemble ! « Never come back ». Parallèlement Jacques avec Bruno Nevez partage aussi cette rythmique. 
La famille s’agrandit. Avec Kristen : Jean-Michel Veillon, Yann-Fanch Kemener, Didier Squiban, Rabih Abou Khalil, Mauro Negri. Le quartet avec Jean-François Jenny Clarke, John Surman, Jon Christensen. « Les flamboyances » d’Henri Texier, Aldo Romano, Guy Le Querrec et les amis américains Lovano, Abercrombie, Swallow…
Chet Baker s’envole par une fenêtre. Orphelin, le contrebassiste de Chet, Riccardo Del Fra débarque en terre bretonne. Gritz présent. Je dis : « Jacques tu aimes le son, le jeu de Kenny Wheeler ? Vas-y, écris lui, sinon tu ne sauras jamais ». C’est le disque Jacques Pellen 4 (1988) enregistré chez les amis Blet, Niais, ‘ti Pat studio Siam à Brest même (il reste des inédits). Concert Au New Morning, temple du jazz parisien. On est attendu au virage. C’est Brest la Blanche à Paris. Sueurs.
Disque annonciateur de Celtic Procession #1. Au côté du quartet se joignent donc des amis. Jacky et Patrick Molard, Gildas Boclé, Éric Barret. Silvio Soave aux manettes pour le label Silex en 93. En cinq jours, c’est en boîte à Waimes en Belgique… le visuel est signé Pierre Fablet. Dans la foulée, concert émouvant, magique en ouverture de Joe Zawinul Syndicate, aux retombées de l’ennui à Rennes, où je sévis comme programmateur.

 Pour Jacques, les enregistrements s’enchaînent… tranquille. Quelques inédits gravés avec Jean-Luc Roumier et Bruno (les trois amis guitaristes et compositeurs brestois). Jam sessions, concerts quand il s’agit du retour au port, chez Charles au Vauban, club mythique brestois.
Toujours dans ces débuts 90 avec Patrick et Jacky Molard c’est le trio « Triptyque » sur le label Gwerz Pladenn, les scènes internationales défilent. On fonce à mort. Au Yémen, nous habitons au coeur de la vieille ville de Sanaa. Une architecture millénaire vertigineuse. Jacques dit au téléphone à Kristen que nous habitons dans un HLM comme à Pontanezen et me surnomme le manager de l’extrême. Patrick pleure de rire, Jacky hallucine… avant un retour direct au Théâtre de la Ville de Paris pour un concert très détendu. En fait, nous n’avions pas du tout atterri. Superbe complicité du trio. Nous avions juste capté que les premiers barbus fanatiques débarquaient d’Arabie Saoudite.
Au festival de Québec le directeur Jean Beauchesne dit dans la presse « Triptyque : 12/10 ».
Tiens, Hélène Labarrière, belle enceinte, fait un remplacement de Riccardo au Sunset Paris. Répétition dans la piaule de l’hôtel avec Jacques. Paisible.
Suivra le sublime « Sorserez » duo Jacques et Riccardo qui ne peut que nous rappeler la fabuleuse rencontre de Riccardo et Annie est belle … oups, sorry ! Annie Ebrel.
Jacques se voit récompensé du Choc du Monde de la musique de l’année 1998 pour « Condaghès » avec Erik Marchand et Paolo Fresu (guest : Henri Texier). Belles tournées et concerts dans le monde (festivals, théâtres, clubs…).

Alors que nous dégustions une bonne bouteille de vin à Johannesburg, Jean Bernard Vighetti (Maître de cérémonie / fondateur des Tombées de la nuit à Rennes) me téléphone pour savoir si Jacques serait OK de faire une création pour la XXe édition du festival. Nous sommes en mars 1999 et c’est pour début juillet ! Le super bon plan pour juste perturber Jacques lors de cette longue tournée dans l’Océan Indien. Zen ! Fonce à mort.
 Au final ça donne le disque « A Celtic Procession Live » que l’on connait. Une heure avant de monter sur scène du « Liberté » j’attends la signature avec la maison de disque « Naïve ». C’est OK, on enregistre. Aucune pression pour cette connexion processionnaire sur mesure avec 19 musiciens pour cette invitation anniversaire. Standing ovation ! La famille s’agrandit :
 welcome Dan Ar Braz, Dominique Molard, Jean Mathias Petri, Jean-Baptiste Boclé, Ar Re Yaouank, Olivier Ker Ourio, Nicolas Quemener, Ronan Le Bars, Ichiro Onoé qui rejoignent pour l’occasion Jacky, Gildas, Paolo, Erik, Kristen. Seul l’étoile Denez refuse l’enregistrement. Rien de perdu !

Dans la foulée, je convaincs notre ami Michel Pintenet de nous louer en mars 2000 la Maroquinerie dans le XXe durant quinze jours sous l’intitulé « Jacques Pellen Celtic Procession / la scène bretonne à Ménilmontant ». Nous investissons totalement le lieu, avec plus de 60 artistes et chaque soir des invités différents. Que du beau monde et bonne humeur. La fête est permanente. Super classe !
Ainsi de nombreuses « Celtic Procession » à géométrie variable, selon les humeurs, les désirs, les rencontres, les invitations, verront le jour. D’autres nombreux invités : François Merville et Hélène Labarrière au festival de Paolo Fresu à Berchidda, en Sardaigne. Au festival de Quimper, Didier Lockwood jette une courte impro sur l’air de « elle n’a pas de culotte » à une jolie admiratrice au premier rang. Le bagad Kemper qui n’a pas daigné répéter, semble s’en foutre. OK viré ! Joël Allouche magique à Lorient, Karim Ziad, le Barbès algérien, a oublié qu’il lui faut un visa pour aller chez les rosbeefs. Panique ! Jacques se fait une ceinture de son thé favori le grand Yunnan de chez Kerjean, dans du papier aluminium avant de prendre l’avion. Jacky dit que c’est pas une bonne idée pour là où on va… À l’Expo Universelle d’Hanovre, on perd Jean-Charles Guichen avant de prendre l’avion. Il dormait sous son lit. Beau joueur, « FIL Pichus » paye une sévère ardoise au bar de l’Hôtel.
Toujours des publics attentionnés, des auditoires magnifiques.
Outre ces joyeux chantiers d’une très grande légèreté à déplacer, quelques autres créations rentrent dans le jeu.
 « La prophétie de Gwenc’hlan » avec le bon noyau des Molard Bros, Kristen, Jacques et le barde Manu Lann Huel et Jean Popof Chevalier qui nous diront que le prophète chie au Groenland ! Montée des eaux oblige !
 Forts de bonnes tablées et toujours les extraordinaires fous rires de Kristen. « Quand le soleil se couche, lorsque s’enfle la mer, je chante sur le seuil de ma porte… » Dans ce texte datant du VIe siècle, le barde est emprisonné et a les yeux crevés pour avoir refusé de se convertir au christianisme. Cette pièce a été jouée la plupart du temps dans des lieux insolites, des ruines chargés d’Histoire.
« Ephemera » toujours Peter, Riccardo, Paolo… et Annie, Erik, Pat Perron et Manu Lann Huel.
Où la terre terrifiée sous le feu de l’eau

où tu t’en vas où nous irons

où ici est ailleurs hors des portes à portée de mouette de la mer du ciel
où parle la musique entre l’homme des chants et la lumière

pelec’h taboulin an taolioù-mor an Evor an delenn ruz an Avel da zont pelec’h Hent vreizh an douar.

En 2007, dernier chapitre chez Naïve avec Gildas Boclé et Marcello Pellitteri« Lament for the Children ». Spéciale dédicace à Patrick Molard et au Pibroch.
Il y a aussi ce film muet de Jean Epstein « Finis Terrae » (1929) mis en musique par Jacques, Kristen, Patrick et Jacky Molard. Là aussi, attention ça tourne… et la Gaumont refuse qu’on fasse un DVD avec cette création musicale. Fuck off ! Pas grave, on gardera ancré des souvenirs tellement émouvants de cette projection à Ouessant, où quelques anciens ce jour là spectateurs nous racontent qu’ils étaient à l’époque de jeunes acteurs/actrices/figurants du film tourné in situ… Et puis le ragoût d’agneau de prés salés dans les mottes… 
L’attente des femmes. 
Remember le 5 juillet 2007, Kristen nous tire la révérence. 
Le double album hommage à Kristen « Logodennig (1952-2007)» et son livret nous dit (presque) tout.
Brisés ! Cassés ! On fonce à mort, chacun notre route, après 27 années de complicité.
Pour moi, c’est la création de la Grande Boutique/Innacor, parce que quand y’en a plus ?! … Pour Jacques, de belles nouvelles rencontres fécondes : One Shot, Etienne Callac, Karim Ziad, Prabhu Edouard, Sylvain Barou, Ronan Pellen son neveu et tant d’autres. Jacques ne lâche rien. Créations, enregistrements… jusqu’à ce dernier disque solo, que j’avais convaincu Jacques de réaliser. A-hed an Aber. C’est tout toi.
Jacques aimait profondément être au service de Dan Ar Braz – notamment l’Héritage des Celtes ou plus récemment dans une formation plus intime. Jacques disait avec son accent implacable « je suis son lieutenant, sa main droite ». Une amitié respectueuse et indéfectible.
Kristen et Jacques ont été artisans majeurs de l’Histoire d’une nouvelle musique en Bretagne, loin des illusions fascistes identitaires. Un grand jeu breton de musiques libres, exigeantes nourries par toute l’humilité de ces grands artistes venus des 4 coins de la planète.
 Alors, on fonce à mort. Poireaux vinaigrette !
« Je ne suis pas un détaillant, je suis un grossiste »

« Je suis le parfait client pour ce virus »


Alors on fonce à mort. Éclats de larmes et rires mêlées.
À la grande famille, à Armelle, à Katell
À toi public.
 Prenez soin de vous.

Le manager de l’extrême
Ar Baz Valan

Été 2020 sur la route.
Bertrand Dupont