Sylvaine Hélary

Depuis 2016 , Ève Risser et Julien Desprez ont accompagné les saisons de Plages Magnétiques (Penn Ar Jazz), venant répéter et jouer à Brest pendant un an. L’automne 2018 entame le chemin d’une nouvelle association plus longue, car l’invitation est lancée pour deux saisons à … la flûtiste Sylvaine Hélary !
Sylvaine Hélary est grande. Elle tourne autant sur les scènes de festivals que dans les petits bars. Elle discute avec les gens. Une grande virtuose. Tête chercheuse solidaire et passionnée. Elle aime les méduses et le Finistère (je crois bien). On écrit qu’elle va librement de la musique de jazz au classique et la musique de théâtre. Franck Bergerot dit joliment d’elle qu’elle a une « oreille à toute épreuve et une capacité à improviser vrai, affranchie des idiomes du jazz jusqu’en son domaine ».
Elle, elle dit vouloir « Travailler à la qualité et l’intensification des liens », des mots qui pourraient tout aussi bien être ceux de Penn Ar Jazz, qui s’ouvre cette année à un nouveau nom, Plages Magnétiques. Rencontres, répétitions, actions culturelles, création, concerts… De nombreuses occasions imaginées et à construire vont se dérouler sur le territoire nomade des Plages Magnétiques pendant deux ans. A la rencontre !

Peux-tu citer trois moments, ou trois idées, qui ont fondé et nourri ton jeu à la flûte ?

  • La flûte est un prolongement de la voix
  • J’ai appris à utiliser les techniques étendues de la flûte issues de la musique contemporaine, en les intégrant à mes improvisations
  • Je me souviens de la première fois où je suis allée dans un magasin de guitare à Pigalle, pour essayer de brancher des pédales d’effets sur mon micro de flûte. Quelle découverte !

 L’an dernier, Julien Desprez était l’artiste associé de la saison de Plages Magnétiques. J’ai le sentiment que vous évoluez dans la même sphère… À ton avis, quelles sont les raisons pour lesquelles Plages Magnétiques s’associe avec toi ?

Je ne peux me prononcer sur les raisons du choix de Plages Magnétiques… même si elles sont, à l’évidence, excellentes ! Plus sérieusement, je peux vous dire la joie suscitée par cette proposition, et la chance qu’elle représente. La résidence permet de déployer un travail, de construire des expériences musicales avec une équipe, et d’inventer ensemble. On a toujours besoin d’amis, d’alliés, et la musique, comme la vie, est aussi affaire de territoires. Avec Julien Desprez, nous évoluons effectivement dans la même sphère : ce qui nous caractérise est de ne pas nous soucier des classifications et de ne pas être attirés que par les chemins balisés, mais d’aller, dans l’exploration du sonore, là où le désir nous porte. La prochaine création à Brest de Glowing Life  sera pour moi l’occasion de renouer avec une musique laissée en veille depuis quelques années. Une sorte de pop inclassable, où ritournelles, grooves et grésillements se côtoient.

Tu participes à des rencontres outre-Atlantique avec des musiciens de New York et de Chicago, notamment dans The Bridge 5 que Brest a accueilli en 2014. Comment fonctionne la rencontre dans ce genre d’échanges ? Qu’est-ce qu’elle apporte à chacun ?

Comme toute rencontre, on ne sait jamais ce qui va se passer. Si vous en attendez quelque chose, il y a de fortes chances qu’il ne se passe rien ! The Bridge est une belle initiative qui m’a permis de rencontrer des musiciens de Chicago, une ville que je ne connaissais pas. Pour NY c’est différent : mon intérêt pour cette scène musicale m’a amenée à y voyager régulièrement et à tisser des complicités. J’ai été particulièrement attirée par l’ouverture et la grande richesse des croisements qui s’opèrent là-bas. J’y ai joué quelques fois, et plusieurs musiciens ont composé pour mon quartet Spring Roll. Cette collaboration va faire l’objet d’un disque qui sortira en mars 2019 sur le label Clean Feed.

Dans tes projets il y a souvent une place pour les mots et la parole. Quelle est la nature du lien entre musique et poésie ?

La musique a toujours été associée à la parole, au chant. Dans Entre Chou et Loup (duo avec la violoncelliste Noémie Boutin), il nous est apparu évident que les mots permettaient un contact plus direct avec les jeunes oreilles, et une multiplicité de registres (humour, absurde, théâtre musical, poésie) qui font le cœur du spectacle. Dans Printemps (concert-installation associant musique, vidéo, voix et performance live), nous avons voulu explorer plus avant les résonnances entre musique, texte et image. Il s’y rejoue certainement la vieille tentative d’un art total. Dans cette œuvre collective, il y a plusieurs fonctions dans l’articulation mots/sons : la poésie motive parfois l’écriture musicale. Le texte est chanté. Mais la parole peut aussi avoir sa propre autonomie, et elle correspond là à des préoccupations que l’on pourrait qualifier de politiques. L’enjeu est de construire des rapports non hiérarchisés entre différentes formes d’expression.

On peut entendre plusieurs facettes à ton langage musical, selon les groupes avec lesquels tu joues. Les perçois-tu comme des mondes différents ? 

La musique, la pratique collective, est avant tout une affaire de rencontres. Les musiciens fréquentent des territoires (à ne pas considérer simplement comme des lieux géographiques), ils apprennent les uns des autres, ils ont envie de collaborer. Voilà comment les groupes s’agrègent. Nous appartenons tous à plusieurs sphères. Il est normal que le langage n’y soit pas rigoureusement identique.

Tu sembles engagée aux côtés de luttes sociales (« Que Vive la commune du Rail »)  et environnementales. L’es-tu en tant que citoyenne, femme, mère, artiste ?

Je me sens engagée dans l’existence. Nous vivons une période de grande confusion. Ne pas prendre parti, c’est se ranger du côté de ceux qui prétendent nous gouverner. On ne peut pas fractionner son expérience sensible, en s’envisageant « citoyenne,  femme, mère, artiste ». Travailler à la qualité et à l’intensification des liens me parle plus que l’idée  d’«être engagée ».

Tu joues aux côtés d’autres musiciennes (Eve Risser, Noémi Boutin, Kris Davis, Anne Magouët, Christiane Bopp, …) mais la représentativité homme-femme dans l’esthétique jazz contemporain est loin d’être égalitaire. Qu’en penses-tu ?

J’éprouve un grand plaisir à jouer avec des musiciennes. Je ne crois pas qu’il faille se poser la question en termes de représentativité. Ni en termes d’égalité. La parité est un leurre, et ne peut que nous maintenir dans une position de victime, ce qui est la pire chose ! « Celles et ceux qui désertent les sphères et les instances du pouvoir ne le font pas par faiblesse, mais parce que celles-ci ne leur conviennent pas ». 2 S’il y a un déséquilibre, il se loge dans l’éducation et la construction de notre propre représentation. Très tôt, on restreint nos projections. En nous apprenant que le monde serait plus dangereux parce qu’on est une fille, il nous est plus difficile de rêver pleinement à notre avenir. Il faudrait pouvoir « tracer notre chemin plutôt que de souligner toujours les éléments qui le rendent difficile à tracer ».Nous devons « mettre au cœur de notre politique la confiance » 2, ne pas craindre de nous frotter au monde, et y inventer de nouveaux horizons.

Aurais-tu des conseils à donner à celles qui n’oseraient pas s’aventurer dans cette direction ?

Lire le livre « Ne crois pas avoir de droits » (Librairie des femmes de Milan) dont je viens de citer la préface. Ceci est aussi valable pour tous les hommes également ! J’aimerais terminer sur la présentation de cette librairie des femmes de Milan, ouverte depuis 1975 :
« La « politique à partir de soi » : elle naît de la réflexion de chacune sur sa propre expérience, du fait d’être ensemble dans un projet de femmes mais aussi dans le monde et elle se fonde sur la relation. Mais dans ce que nous sommes, il y a quelque chose que l’on ne peut pas décrire, quelque chose qui n’est pas réductible à ce que l’on peut exprimer en paroles, parce qu’il faut être présente pour le vivre ».

  PROPOS RECUEILLIS PAR CÉCILE EVEN

1 Jazz Actus. Portrait de Franck Bergerot, dans Jazzmagazine Jazzman n°652 (2013)
2 « Ne crois pas avoir de droits » – Librairie des femmes de Milan – 1987
Editions la Tempête (traduction collective – 2017)